"- Viens...". De nouveau, la voix sépulcrale lui disait de venir. Le hululement d'une chouette, perchée dans un arbre près de la grille, ne parvenait pas à couvrir ce murmure. N'écoutant que cette voix résonner de manière étrange, le fossoyeur chercha son origine. Sa démarche hésitante et boiteuse le mena devant une pierre tombale, sur laquelle le nom paraissait s'estomper dès qu'un rayon de la pleine lune l'éclairait, et dont la terre était fraîchement retournée. L'effroyable murmure d'outre-tombe s'intensifia... Et le fossoyeur crut voir quelques spectres rôder dans cette partie du cimetière, se morfondant mélancoliquement. "- Viens...". Il chassa ses pensées cauchemardesques avant de poser sa lanterne, de s'emparer d'une pelle et de creuser afin de trouver l'origine de la voix sinistre. Il creusa assidûment jusqu'à ce que l'arrondi de sa pelle ne heurte une surface solide. Il posa son outil, se baissa et balaya des mains la terre qui restait. Il sentit sur ses doigts une impression étrange et vit à la lueur de la lune qu'ils luisaient d'un liquide rougeâtre. Un frisson le parcourut lorsqu'il se rendit compte que ses paumes et ses doigts étaient couverts de sang. Le murmure inhumain et empli de désespoir recommença tandis que le fossoyeur saisit sa lanterne pour apercevoir le nom inscrit sur le cercueil. L'horreur et l'épouvante s'emparèrent de lui lorsqu'il lut : "Lord ...". Le nom du mort était effacé et le vieil homme ne se souvint pas du défunt qu'il avait enterré deux jours plus tôt. Malgré la terreur, la voix aussi sépulcrale que cruelle ne cessait pas. Le murmure le guidait dans chacun de ses gestes si bien que le fossoyeur ouvrit le cercueil de ses doigts ensanglantés.
Dans ce cercueil, gisait un homme au teint cadavérique mais aux lèvres vermeilles, dont la couleur ressemblait étrangement au sang qui couvrait les mains du vieil homme. Le murmure d'outre-tombe disparut aussi vite qu'il était apparu. Les traits du défunt étaient cruels, taillés vilement et effrayants. Comme si sa noirceur d'âme ne faisait qu'un avec sa physionomie... Un tourment terrible prit possession de l'esprit du fossoyeur, l'effrayant considérablement, ne lui laissant pas le choix de penser à autre chose qu'à ce qui s'offrait à sa vue.
Les douze coups de minuit retentirent jusque dans le cimetière, couvrant le hululement d'une chouette non loin de là.
Une ombre passa sur le corps inanimé pendant que le fossoyeur tentait désespérément de se convaincre que tout n'était que cauchemar. Il n'eut pas le temps de réagir lorsqu'une main, aux doigts squelettiques d'une pâleur extrême, aussi froide que la mort, lui agrippa le cou. La souffrance se mêla à la terreur et quand il sentit les crocs glacés de la créature se planter dans sa chair, il réalisa que toute vie était en train de l'abandonner. Une douleur lancinante lui transperça le c½ur comme une flèche de verre. Il sentit ses dernières forces le quitter et il tomba sur le couvercle du cercueil, dans l'obscurité la plus macabre, dans la cruauté du froid nocturne, dans l'angoisse de la solitude.
Le cimetière lugubre retrouva un silence inquiétant. La lueur blafarde de la pleine lune luisait sur la pâleur des tombes ; la flamme vacillante de la lanterne éclairait le cadavre du fossoyeur, désormais aussi froid que le vampire qui lui avait ôté la vie.
La plainte d'un corbeau déchira les ténèbres. Un oiseau d'un noir d'encre se posa sur un arbre à l'aspect torturé, dont les branches ressemblaient à des doigts crochus qui cherchaient à s'emparer des étoiles. L'½il du fossoyeur, devenu translucide, se posa sur le corbeau. Gisant dans un trou creusé qui ne lui était pas destiné, le fossoyeur prenait la place de celui qu'il avait mis sous terre.


